Saturday, November 11, 2006

Une vie

Il a 69 ans ce jour. 69 ans d’une vie un peu ratée. Son fils aîné n’appellera pas, fâché qu’il est contre lui depuis des années.
Souvent, il fait la tête le jour de son anniversaire, il n’aime pas se voir vieillir. Ce n’est pas un homme facile, surtout au quotidien, surtout pour sa famille, mais il a un fond infiniment bon.
Il a un comportement un peu bizarre et peu de personnes le supportent.

Aujourd’hui, il a 69 ans, et sa femme, qui le déteste, n’a surtout pas le temps de lui faire un gâteau. Son benjamin, qui vit toujours avec eux, a eu mieux à faire en ce jour où précisément, il n'avait rien de mieux à faire. Lui n’a pas l’idée d’en faire un. D’ailleurs sa femme a dit qu’on fêterait le lendemain samedi, c’est plus pratique. Mais sa fille cadette n’est pas disponible, finalement. On va faire ce soir à la va-vite. Sa fille aînée arrive, prévenue au dernier moment. Elle avait proposé de faire un gâteau vite fait, mais finalement n’avait plus d’œufs. Elle fouille le congélateur: des bacs de glace! On plantera les bougies dessus, propose-t-elle, ça tombe bien, il faut mieux une glace qu’un gâteau après une raclette.

Sa fille cadette pose le parquet dans sa maison toute neuve - l’a-t-elle jamais remercié pour tout l’argent qu’il lui a donné pour réaliser ce rêve? S’en souvient-elle seulement? Elle arrive 1h après tout le monde, s’installe à table avec son mari, se souvient soudain qu’elle ne l’a pas salué, lui, le père, le fait du bout de la table, en rajoutant « bon anniversaire », quand même, c’est vrai qu’on est là pour ça.

Son petit-fils ne peut attendre, lui offre le cadeau qu’il lui a fabriqué: un cadre joliment décoré. Personne n’y fait attention, sauf la maman du petit-fils, cette fille aînée qu’il a tant fait souffrir sans le réaliser. Elle essaie de détourner la conversation sur l’événement du jour, mais il y a tellement plus important dans la vie des autres.

Il ne dit rien, il attend. Sa femme sort les bacs de glace dans l’indifférence presque générale, ne met qu’une bougie, les discussions croisées sur tout et rien continuent, sous l’œil navré de sa fille aînée. Il ne dit rien, il attend. Le bac est placé devant lui, tout le monde s’interrompt enfin pour chanter la fameuse chanson, la formalité accomplie, ils retournent tous à leurs blabla. Sa petite-fille et sa fille aînée lui offrent à leur tour leurs cadeaux. Un autre cadre décoré, une carte pleine d’amour d’une petite-fille à son papy, des pots de confiture rare.

Rien d’autre.
Rien d’autre.

Personne d’autre n’a pensé à lui.

Une vie ratée.

Mon père.

14 Comments:

Anonymous Otir said...

Mon Dieu ! j'espère qu'il n'aura jamais l'occasion de lire cette note qui lui rend un hommage terriblement sévère !

7:00 AM  
Blogger tanette said...

Mélange de tendresse, d'amour et d'indifférence....il est souvent difficile de se comprendre, de s'accepter mutuellement, de s'aimer et de se le dire... Famille je vous aime.

8:11 AM  
Anonymous loreal said...

Une gifle, cette note, mais quelle écriture puissante et sensible à la fois...

11:19 AM  
Anonymous choupette said...

Dur .......j'en ai une boul à la gorge

1:19 PM  
Anonymous isabelle said...

gloups, ta note est très puissante et relate quelque chose de si vrai malheureusement dans de nombreuses familles...
Dur d'en faire partie

2:44 PM  
Blogger *Isadora* said...

Quelle tendresse dans ta note. Ca remue vraiment.
Si je pouvais, je le saluerais, ton papa...

2:37 AM  
Blogger FD said...

gloups... c'est terrifiant comme tu peux à la fois être réaliste et dure avec lui... mais peut êtreque l'adage "comme on fait son lit on se couche" s'applique... on a au final les relations qu'on mérite/qu'on a mis en place avec les autres... effrayant.bises à toi.

7:10 AM  
Anonymous E. said...

J'espere seulement que ma mere, dont l'anniversaire tombe le meme jour que ton pere, a eu un plus bel anniversaire que lui. Meme si sa fille vit a 8000 km et son fils a 6000km. Parce que franchement, ton billet, il me deprime....

9:25 AM  
Blogger Liliduciel said...

Merci pour vos petits mots chaleureux.
E., l'amour peut passer malgré la distance, dans la famille dont je suis issue, il n'y en a pas, tout simplement.

11:38 AM  
Anonymous Sarah said...

je te lis dans l'ombre depuis quelques temps, depuis que je t'ai découverte dans mes "provenances". Je souris face à tes mots de la vie mais là, sans te connaître, sans connaître ton père, je suis touchée et triste par vos maux. Touchée de voir que tu l'aimes (ou aimerais l'aimer) malgré tout, triste de voir que ce n'est pas le cas du reste de ta famille. C'est vrai qu'on récolte ce que l'on sème mais si on est soi-même bon on "pardonne" à l'autre ses erreurs. Même si ton père est passé à côté d'une grande partie de sa vie, il lui reste ces petits bonheurs comme ces cadeaux fabriqués par ses petits-enfants. J'espère pour lui que ce sont ces images qu'il gardera en lui de cette journée.

2:02 PM  
Blogger bricol-girl said...

La note précédente était plus rose, il est sans doute possible de rattrapper le coup pour les 70 ans!

11:54 PM  
Anonymous Soeur Anne said...

C'est dur de lire ça. Mais ce doit être tellement plus dur de le vivre, de l'avoir vécu...

Ton texte m'a prise aux tripes, vraiment ...

1:42 AM  
Anonymous avanaé said...

Tu as un sacré talent d'écriture ! Quant au reste, ma foi , la famille , je ne l'idéalise en rien , alors ...
C'est un beau texte vrai, franc et poignant, voilà .
Des bises .A toi !

4:11 AM  
Anonymous Anonymous said...

C'est très poignant ! J'en ai la chair de poule !
Félicitations pour cet article ; toutes mes condoléances à ces regrets latents qu'on traine toute une vie .

9:39 AM  

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